- Histoire d'Aramon -
 La légende de la chèvre d'or.

Extrait de "Aramon, Temps Anciens, Administration, Temps Moderne" par l'Abbé L.Valla
Imprimerie de la Manufacture de la Charité,Montpellier 1905 - réédité par Madame Esse et les amis du vieil Aramon
réimpression Imprimerie A.Barthélemy à Avignon 1982

S'il faut en croire la tradition, Aramon aurait une origine fort ancienne. On raconte, en effet, qu'il y avait autrefois sur la montagne qui domine le pays (côté nord) à l'endroit même ou s'élève aujourd'hui la croix du 'Puech', un autel fameux dedié à Serapis ou plutôt à Jupiter-Ammon.

Le culte que l'on rendait à cette divinité était célébré avec pompe. Pendant les dix jours qui précédaient l'équinoxe de septembre, on allumait de grands feux sur l'autel, on immolait de nombreuses victimes, on faisait de magnifiques processions à travers les rues du pays pendant lesquelles les prêtres portaient aux mains des flambeaux allumés; de là le nom de Magistri luciferi (ministres qui portent la lumière), donné plus tard par les Romains à ces prêtres, qui étaient fort honorés du peuple, pour leurs fonctions saintes.
Ce serait même, dit-on, en souvenir de ces antiques processions, que se serait etabli, chez nous, l'usage cher à la jeunesse, de parcourir, certains jours, les rues de la ville avec des faisceaux de roseaux enduits de résine, en guise de flambeaux: ce qu'on appelle la Pégoulade.
Quoiqu'il en soit, ces cérémonies étaient fort suivies. On y venait en foule de toutes les localités voisines, et cela se conçoit d'autant mieux qu'une loi du pays voulait que chaque personne y participât au moins une fois dans sa vie. Ceux à qui l'âge ou les infirmites ne permettaient pas de s'y rendre avaient du moins la consolation de les contempler de loin, car le feu brûlait nuit et jour sur la montagne et pouvait être facilement aperçu des pays voisins, étant donnée la situation topographique d'Aramon .

La tradition ajoute que ce culte avait été apporté à Aramon par des étrangers, navigateurs et commerçants; que la statue, à laquelle on offrait des victimes humaines, était d'or et portait des cornes; qu'un jour ces etrangers, menacés par de puissants ennemis, quittèrent brusquement le pays, et que, ne pouvant emporter leur dieu, ils le cachèrent dans une anfractuosité du Puech, se promettant bien de venir le reprendre plus tard.
Mais ils ne revinrent pas et la statue resta cachée: de la ce dicton fort usité dans le pays, en parlant des miséreux : "En voila qui auraient besoin de trouver la chevre d'or".

Telle est la tradition.

N'avait-on pas trouvé à Caderousse, c'est-à-dire à deux pas d'Aramon, une tête colossale de Jupiter-Ammon, portant au front une bandelette dont les deux bouts passaient entre les cornes) preuve évidente que le culte de Jupiter-Ammon n'était pas inconnu dans nos contrées ? Enfin ne savait-on pas que les peuples de la Haute-Egypte, fervents adorateurs d'Ammon, étaient de hardis navigateurs qui parcouraient les mers, contournaient les continents, pénétraient dans l'intérieur des terres, ici établissant des comptoirs, là fondant des villes, et, partout, implantant leur civilisation; et, dès lors, n'était-il pas vraisemblable que des commerçants de ce pays seraient venus chez nous, en remontant le Rhône, et que frappés de la beauté du site, ils en auraient fait un des centres de leur commerce et, du même coup, y auraient intrônisé leur dieu ? ... une découverte récente a mis fin aux débats, en reléguant toutes ces assertions au rang des fables et en jetant un vrai jour sur les origines de notre pays.

En I873, un architecte nimois, M. François Germer-Durand, découvrait, à vingt kilomètres d'Aramon, sous les ruines de l'ermitage de Collias (Notre-Dame-de-Laval), dans une petite cour qui precede immediatement la chapelle I'inscription suivante:

ARAMONI
PORTICUM
LICINIA. P. F
ACCEPTILLA
EX VOTO. D. S. P. F.

(Hauteur: 0,46 ; largeur: 0,58).


Nous la traduisons: "Licinia Acceptilla, fille de Publius, a élevé à ses frais, en ex-voto, cette chapelle à Aramon".

Cette inscription, qui se trouve actuellement au musée de Nimes, serait du premier siècle, au dire d'un homme très expert en ces matières, M. Gaston Marvéjols, peut-être même antérieure à l'ère chrètienne.
Quoi qu'il en soit, il ne faut pas l'examiner longtemps pour se convaincre:

  1. qu'Aramon était le nom d'une divinité topique, n'ayant rien de commun avec les dieux de Rome ou d'Athènes, et, par cela même, adorée dans nos pays, bien avant la conquête romaine, c'est-à-dire cent vingt ans au moins avant Jésus-Christ;
  2. que cette divinité avait donné son nom à notre pays, comme Nemausus l'a donné à Nimes, Avicantus au Vigan, Urnia à l'antique Ugernum, aujourd'hui Beaucaire , etc.
Cette inscription est donc comme l'extrait de naissance d'Aramon; grâce à elle, nous savons que notre ville est d'origine celtique; mieux encore, que sa fondation se perd dans la nuit des temps. Or, n'est-ce pas là un resultat magnifique et bien fait pour flatter notre fibre patriotique?
Que de villes plus importantes que la nôtre et plus brillantes aujourd'hui, qui ne pourraient se glorifier d'une pareille antiquité, ni surtout l'appuyer sur des preuves aussi indiscutables ? ...

Aramon a donc une origine fort ancienne; c'est aujourd'hui indiscutable. Ajoutons maintenant que nous nous en serions douté à la seule inspection des lieux et en dehors de tout témoignage écrit. On le sait, en effet, nos premiers ancêtres avaient l'habitude d'établir leurs demeures en des lieux particulièrement favorables et nettement determinés:

  1. sur des montagnes isolées et innaccessibles (sauf d'un coté) qu'ils fortifiaient encore par des murs en pierres sèches;
  2. près des cours d'eau, afin de pouvoir commodément apaiser leur soif et au besoin se livrer au plaisir de la pêche;
  3. dans la direction du midi, vers le soleil, cet astre aimé de l'homme entre tous, dont les rayons chauds et clairs raniment ses forces et récréent sa pensée.
Nous savons encore qu'ils ne dédaignaient pas, dans leur choix, de joindre l'agréable à l'utile. C'étaient généralement des sites charmants qu'ils recherchaient, où l'oeil peut se porter au loin, où se déroulent de magnifiques paysages, où la nature répand à profusion sa verdure et ses fleurs.
Tel étail l'habitat celtique.
Or, quelle situation plus favorable que celle de notre pays, à ces divers points de vue ?

Au nord, voici le Puech, l'antique Podium, première demeure de nos pères, dont la masse énorme, rendue plus imposante encore par son isolement, semble vouloir devancer les autres collines et court se plonger vers le midi, dans les eaux bleues du Rhone.,. Eh bien gravissez ce rocher: de là le spectacle est féerique.

A vos pieds, sur la pente adoucie du Puech, s'étend la ville, encadrée de ses deux faubourgs: Saint-Jean à droite, Saint-Martin à gauche. Mollement penchée vers le fleuve, elle semble vouloir se mirer dans ses eaux, avec le vieux donjon de Diane de Poitiers qui la domine, les tourelles encore debout de ses anciens coseigneurs et les deux clochers de sa remarquable église.

Plus loin, c'est une riche vallée, sillonnée par le Rhône,"large et capricieux ruban d'argent qui étincelle au soleil" et enserrée jusqu'à Beaucaire par deux bras de collines grises et dénudées, qui en font encore mieux ressortir la richesse; c'est le château féodal de Beaucaire détachant sur le bleu du ciel ses tours hardies et mutilées; c'est le clocher de Sainte-Marthe (Tarascon-sur-Rhône), dressant fièrement sa flèche barbelée, à côté du palais légendaire du bon roi Réné; c'est l'abbaye de Montmajour, avec ses ruines brillantes si aimées du touriste et, tout au fond, perdant dans le lointain ensoleillée d'un horizon sans bornes, c'est Arles:

Arles, la vieille métropole des Gaules, hélas ! bien déchue aujourd'hui ! Maintenant, à droite. voyez-vous cette sorte d'estuaire arrondi que traversent deux canaux et que domine un verdoyant rideau d'oliviers ? Ce sont les paluns: étang poissonneux autrefois, vertes prairies aujourd'hui: source incomparable pour le bétail. Le chemin de fer les borne au midi, là commence cette belle plaine d'Aramon: vrai verger tout planté de jardins, tout peuplé d'arbres à fruits, dont les parfums, à la saison d'avril, enbaument l'air et feraient croire à un coin oublié de l'Eden.

Enfin, regardez à gauche, vous avez Avignon: Avignon, "l'ile sonnante" avec ses clochers sans nombre; Avignon et son vieux palais papal, ce merveillenx échantillon de l'architecture militaire au Moyen-Age, qui, mis en relief par le Ventoux, se présente, dans sa masse formidable, comme un fantastique géant; et, plus près de nous, le long du Rhône, de blanches bastides éparses çà et là dans la plaine, comme des fleurs en un champ de verdure, et dominées au midi par le vieux donjon de Barbentane, et, plus loin, presque sur la même ligne, par les deux tours Château-Renard.

Voilà le tableau.

... Eh bien, maintenant, de ce tableau, ôtez par la pensée tout ce qui lui vient de l'homme, ne laissez subsister que les ornements de la nature: fouillis de verdure dans la vallée; forêts séculaires sur les montagnes; rudes oppida celtiques, couronnant de leurs cahutes à pierres sèches, arondies et coniques, d'où la fumée s'échappe, les sommets d'alentour, là-meme où s'élèvent aujourd'hui Avignon, Chateau-Renard, Barbentane, Bourbon, Sernhac, Fournès, Théziers, Domazan et Estézargues, vous aurez le vieil Aramon, l'Aramon des âges celtiques.
Le spectacle, en prenant une teinte mystérieuse, n'en sera peut-être que plus saisissant, et, vous-même, vous ne pourrez retenir sur vos lèvres, ce cri dont je parlais tout à l'heure, oui, vous direz à votre tour: " Mon Dieu, que c'est beau " .

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